Article 11, novembre 2010

Par Viviane et ZéroS

 De la nécessité du Livre… et des Libraires – Escale à Sarrant

Il en est des librairies comme des maisons d’édition : si certaines ont pris le pli de l’uniformisation et du désengagement culturel, d’autres résistent en refusant la dictature du livre-marchandise. La librairie-tartinerie de Sarrant, village du Gers, a clairement choisi cette deuxième voie. Rencontre avec Didier Bardy, co-créateur (avec sa compagne) du lieu et libraire engagé.

Pour une fois, TF1, France 3 Sud et France Inter nous ont précédés. Une librairie ouverte à la campagne, dans un village amène, bastide hantée par quelques trois cents âmes, suscite la curiosité ; malheureusement l’intérêt porte davantage sur la dimension exotique d’une ruralité fantasmée plutôt que sur les engagements éditoriaux et politiques des libraires. Qu’importe, la tyrannie du format court et la dépolitisation de toutes les formes de résistance ne feront pas oublier que – par exemple – la meilleure vente de l’été 2006 fut le n° 34 de la revue Agone, intitulé sobrement « Domestiquer les masses ». Peut-être est-ce la preuve que les choix des libraires sont parfois décisifs ? Et que le succès de Marc Lévy, Dan Brown et autre Ken Follett n’est pas la récompense d’un quelconque talent d’écriture, mais bien d’une stratégie marketing agressive des grandes maisons d’édition et de leurs distributeurs envers les libraires, afin d’exposer aux yeux de tous les mêmes gâteries sucrées en vitrine. Jusqu’à l’overdose.

En milieu rural, dans le Gers, la librairie de Sarrant, comme d’autres ailleurs, résiste à la morosité ambiante depuis plus de dix ans. Elle est même dans une forme étincelante qui pourrait rendre jaloux certains libraires – parfois plus complaisants – des grandes métropoles. Les ingrédients de la réussite se situent peut-être dans la capacité à s’ouvrir à une multitude d’animations menant aux livres, et de penser la rencontre et le partage avant la consommation. Évidemment, essayer de réaliser une « utopie concrète  » et de sortir du Ciel des Idées ramène à la vie terrestre, aux impératifs économiques, aux nécessités de gestion – bassement matérielles – et même à la situation politique locale.

Fervents lecteurs du pédagogue et philosophe militant brésilien Paolo Freire, le couple de libraires de Sarrant, fort d’un fonds d’une dizaine de milliers d’ouvrages, collabore régulièrement avec de nombreux éditeurs indépendants. Par soucis de taxinomie curieuse7, permettez-nous de citer au moins ceux qui ont déjà participé au Mois de l’éditeur : Agone, Les Allusifs, Anarchasis, Archange Minotaure, Atelier IN8, La Bibliothèque, Cairn, Chronique Sociale, Jacqueline Chambon, Chandeigne, Cheyne, érès, l’Escampette, Finitude, La Fosse aux ours, Léopold Mayer, Passage du Nord-Ouest, Plume de Carotte et Zulma. D’autres maisons sont souvent à l’honneur sur les étagères telles que Allia, La Fabrique, Les prairies ordinaires, Le Temps des Cerises, Tristram, etc. Alors, si les chances sont ténues de trouver les quatre tomes de Novembre 1918, une révolution allemande d’Alfred Döblin chez Gibert Jeune à Paris, sachez qu’ils sont à Sarrant…

En ces temps de contestation de l’Ancien Régime, la fatalité n’existe pas. Seule la lutte paie. En plein orage estival, lors d’une coupure d’électricité matinale, la parole est à Didier Bardy pour un éloge de la pluri-activité.

Création d’une librairie

Auparavant, Catherine faisait de l’accompagnement de projet et je travaillais dans le développement local. Au départ, l’aventure devait être collective, puis nous nous sommes retrouvés assez rapidement à deux… Mon rêve était d’ouvrir une librairie et le sien de créer un lieu de rencontres : nous avons croisé les deux. La tartinerie est le lieu de rencontre qui permet aux gens de se poser et de prendre du temps pour aller vers les livres.

Pour se lancer, il faut trouver un lieu, mais il est aussi nécessaire de connaître le milieu du livre. Nous l’avons découvert en nous documentant, en rencontrant des gens (libraires, représentants, etc.) et en lisant. Dans nos métiers précédents, nous avions déjà accompagné la création de projets : d’une fromagerie dans le Larzac à des projets de zones d’activités dans des communes, en passant par la mise en place de festivals et la création de lieux de groupements d’employeurs. Pour initier un projet, il faut analyser le contexte ; par conséquent, ici, le territoire et le milieu du livre (les diffuseurs importants, les livres qu’on veut vendre, etc.). Il faut se poser la question : «  Comment travailler avec ces gens-là ?  »

Le choix du lieu

Nous habitions à un quart d’heure de Sarrant, et nous ne pouvions pas lancer cette librairie chez nous. Nous avons alors fait le tour des villages potentiels, puis nous sommes tombés sur Sarrant, un petit village nous permettant de n’ouvrir que le week-end et les vacances scolaires. Les bourgs-centres étaient exclus.

Projet territorial & subventions

Nous avons investi avec nos propres deniers, et nous avons aussi reçu, à l’époque, une subvention du Conseil régional de Midi-Pyrénées de 100 000 francs pour la rénovation du bâtiment. Nous avons emprunté à titre personnel pour l’acheter et faire les travaux. Ce n’était pas lié à la rentabilité du projet, parce qu’il n’y en avait pas. La DRAC ne nous a pas aidé, mais le Conseil général du Gers l’a fait un tout petit peu, une année après le lancement.
Au final, l’aide de la Région était liée à la dimension territoriale du projet, et elle représentait un peu moins de 30% du coût total.

Statut(s)

Après cinq ans sous le statut associatif, la librairie est devenue une SARL. Nous avons conservé l’association pour les animations.

En cas de problème, le statut de SARL nous protège mieux. Si nous étions restés sous forme associative et que celle-ci s’arrêtait, le capital investi partait dans des associations au même objet, alors qu’avec la SARL nous pourrons toujours récupérer le capital initial.
Nous portons l’association avec une trentaine de bénévoles mais – physiquement et intellectuellement – Catherine et moi sommes les plus impliqués.

Librairie indépendante

Un libraire indépendant est quelqu’un qui fait des choix éditoriaux. C’est ce que je disais encore à la personne qui est venue avant vous. Ici, l’économique est au service du projet – et non l’inverse. Nous choisissons donc minutieusement les livres. Et nous essayons d’être les plus cohérents possibles ; ce n’est pas parce que les derniers bouquins de Marc Lévy marchent que nous les vendons !

Livres d’office et métier de libraire

Les offices, ça veut dire que vous avez un contrat avec un diffuseur-distributeur et que vous recevez d’office, toutes les semaines ou tous les quinze jours, des livres qu’on a choisi pour vous. Nous les refusons toujours ; en conséquence, la remise est plus faible et les conditions plus difficiles.

De toute façon, les offices entraînent un trop-plein d’arrivée de livres ; et les livres on les paie avant de pouvoir les rendre… Le libraire a d’ailleurs l’obligation de garder un office : on ne peut pas le rendre avant deux mois.

Deux à trois fois par an, il nous arrive aussi des « offices sauvages », c’est-à-dire des offices que nous n’avons pas souhaité.

Un libraire n’a pas beaucoup de relations avec les autres libraires, c’est un milieu assez fermé. Mais je sais que de plus en plus de libraires sortent du système des offices, ou alors ils reçoivent des offices par des distributeurs regroupant plusieurs éditeurs comme le Comptoir du Livre en Midi-Pyrénées – par lequel passent de nombreux éditeurs indépendants toulousains.

Il existe un syndicat du livre, le Syndicat de la librairie française, mais nous n’en sommes pas membres. Aujourd’hui, il y a de gros débats, qui nous dépassent, sur le livre numérique et sur les conventions collectives.

Coût du livre en zone rurale

Les livres nous parviennent moins vite qu’à Toulouse. Et ça nous coûte aussi plus cher : il y a les distributeurs puis le transporteur, l’acheminement est plus long. De ce côté, ça nous revient finalement trois ou quatre fois plus cher que pour une librairie toulousaine, soit environ 700 euros par mois.

On paie les livres trente à soixante jours après les avoir reçus – et parfois plus tard pour des opérations commerciales spéciales. Au début, nous avons commencé avec des remises de merde, de 20 %… c’est-à-dire que nous devions rendre 80 % du prix du livre. La remise a ensuite grimpé avec l’augmentation des volumes de livres vendus.
En fait, la faible remise du début sert à parer au risque. Mais il y a pire : nous accompagnons actuellement un projet dans l’Ardèche : ils leur ont demandé un paiement avant l’achat !

Par exemple, avec Hachette, on commence souvent avec des remises à 25 % payables en 30 jours ; pour pouvoir bénéficier d’un délai de paiement de 60 jours, il faut réaliser un chiffre d’affaire de 60 000 euros…

Avec de telles contraintes, nous avons dû, les deux premières années, continuer à travailler à temps plein ; puis Catherine a commencé à diminuer son temps de travail et moi à sa suite, progressivement. Pendant deux ans, nous n’avons pas tiré de revenus de la librairie. Si nous avions voulu des salaires immédiatement, la librairie n’existerait plus.

Malgré tout, l’engagement et le travail de terrain paient. En 2000-2001, la vente des livres à la librairie représentait 65 % du chiffre d’affaires et la tartinerie 35 %. Aujourd’hui, les livres représentent 80 % de notre chiffre d’affaires, soit une hausse en valeur absolue et relative.
Nous sortons des livres de la librairie une fois par semaine en moyenne pour nous rendre à des colloques, à des rencontres associatives et alternatives, etc. C’est avant tout un engagement et une occasion de rencontrer du monde, même si cela a a aussi souvent un effet boule-de-neige.

Auteurs, éditeurs & Co.

Nous organisons des animations pratiquement toutes les semaines : en dix ans, il s’en est tenu environ 350. Nous recevons des auteurs, des éditeurs et organisons des soirées thématiques. Récemment, par exemple, nous avons animé une soirée sur la réforme des collectivités territoriales ; voici quinze jours, une autre sur le nucléaire et la démocratie, avec un film sur la manière dont les gens appréhendent la question ; ou encore, lors de la célébration de nos dix ans d’existence, un atelier sur la circulaire « Fillon » du 18 janvier 2010.

Nous organisons aussi le mois de l’éditeur, durant lequel nous mettons en avant une maison précise ; la première avec qui nous l’avons fait a été Agone, en 2004. Lors de cette période, les livres de cet éditeur sont en bonne position dans la librairie, et l’un des membres de la maison nous rend visite, en compagnie d’un ou plusieurs auteurs.
L’idée est de mettre en valeur le fond éditorial ; cela débouche parfois aussi sur des collaborations régulières. De cette façon, l’éditeur est connu à la librairie, les gens se réfèrent ensuite à lui.

Public(s)

Le public vient de partout, dans un périmètre de 50 kilomètres. Pas plus, puisqu’il faut rentrer le soir… Les gens sont inscrits à notre newsletter régulière et la presse locale fait parfois écho aux événements.

« Il s’agit d’éduquer/de s’éduquer »

Nous sommes en outre partenaires de projets menés au niveau de l’école, et de nombreuses autres initiatives, notamment des colloques un peu partout en France sur le développement local – nous intervenons alors avec un choix de livres adaptés aux thèmes.
Nous collaborons aussi au prix littéraire Tatoulu ; c’est à partir de celui-ci qu’on travaille avec les écoles de Midi-Pyrénées. Le principe est d’ouvrir un débat sur le thème d’un livre lu, ce qui permet de se poser des questions sur des éléments de la vie, sur le racisme, etc. Les romans et les albums jeunesses sont ainsi un support éducatif, et l’élève se retrouve dans une situation de débat et de confrontation d’idées.

Le développement local, cadre de pensée et d’action

Ce n’est pas facile, mais nous essayons d’inscrire la librairie dans une démarche de développement local. À mon sens, ça signifie créer du lien entre les différents secteurs : économie, social et culturel. En somme, avoir une approche systémique d’un territoire.
Quand cette approche n’est pas présente au départ, il faut trouver des liens, via différentes entrées, et générer des relations au sein du territoire pour qu’une commune soit intégrée à échelle intercommunale. Je suis président du Conseil de développement du Pays. Nous ne sommes pas nombreux à y participer, parce que celui-ci n’a pas d’argent et que nous ne sommes pas là pour porter des projets nous-mêmes. Nous sommes là pour avoir des idées, après il faut trouver le porteur.

Initialement, la librairie n’a pas été portée par le Contrat de terroir. Ce dernier ou la commune n’ont jamais dit : « On va développer la culture autour du livre en favorisant l’installation de librairies. » C’est une initiative privée, ensuite intégrée. Nous sommes partis de l’initiative pour aller vers le projet de développement.

Au prisme d’un exemple concret

Il faut faire le lien entre les initiatives, mais un développement local idéal voudrait qu’à partir d’analyses territoriales et de l’analyse des compétences, on dise : « Nous, on opte pour des circuits courts ! » Il existe deux approches sur ce point.

La première – celle en vigueur dans notre Pays –, n’est pas celle qui a ma préférence : on a rédigé une Charte proclamant qu’on souhaite des circuits courts. Cela veut dire qu’on peut ensuite dégager des lignes budgétaires qui vont remonter sur les circuits courts, comme on déclarerait : « On pourrait développer des librairies. »

La seconde solution consiste à affirmer : « Les circuits courts sont indispensables à l’économie locale, aux cantines du coin, pour recréer du lien, etc. Par conséquent, on met en place une politique de création de circuits courts en installant des agriculteurs, en dégageant du foncier, etc.  » Il s’agit là de mettre en place une politique publique locale. Dans l’absolu, le développement local devrait traiter le territoire dans sa globalité et ne pas être une compilation de projets de communes. Mais a contrario, le Pays et le « marketing territorial » peuvent devenir des pompes à fric, de l’ingénierie financière, de territoire et de projet.

En théorie, le développement local n’est pas libéral ; mais dans la pratique, oui. Pour revenir aux circuits courts, au Pays d’Aubagne où a été mise en place une vraie politique publique, c’est le Pays qui a porté le projet et a créé vingt-deux Amap. Ici, nous mettons en place un cadre général où on peut faire tout et son contraire, et nous attendons ensuite que les projets remontent pour « faire plaisir » au territoire. C’est dommage.

Contrition et articulation des projets

L’État, la Région et le Département ont des exigences : par exemple, il existe aujourd’hui des bonus si on prend en compte les handicapés, l’environnement, etc. Financer des projets est ainsi une façon pour la Région de les influencer en ayant des exigences spécifiques ; les projets peuvent donc être instrumentalisés par les institutions publiques.
Lors du projet de rencontre pour les dix ans de la librairie, le colloque était gratuit, le livre édité pour l’occasion l’a été jusqu’au jour-anniversaire. Cela a induit notre façon de monter le projet ; c’est une façon d’instrumentaliser, mais il en existe d’autres.

Récemment, une « Ferme de la culture » a été inaugurée dans un village voisin. À l’origine, le maire voulait seulement une salle des fêtes pour le village, cependant Région et Département ne finançaient pas de salles des fêtes… contrairement à un centre culturel. C’est d’autant plus incohérent que ladite ferme n’a pas été pensée pour s’articuler avec le reste des équipements du territoire.

Continuer à changer le cadre

Avec la librairie, nous sommes engagés au niveau du territoire pour le transformer. En Bretagne ou au Pays Basque, les Pays fonctionnent mieux car des politiques publiques ont été mises en place. Ce sont des territoires où ils ont été obligés d’agir voici vingt ou trente ans ; ici, nous avons commencé à nous remuer sur le sujet il y a dix ans, lors de la mise en place des politiques territoriales. Là-bas, le mouvement est ascendant ; dans des territoires comme le nôtre, il est descendant : la politique mise en place a fait que les territoires ont pensé «  si on ne se met pas en Pays, on n’aura pas de fric ».

Nous pouvons changer le sens du vent en mobilisant la population, en faisant travailler les gens différemment, et en faisant comprendre aux élus que le Pays se construit avec et pour les gens !

 

Catégorie : Revue de presse | Tags: | Publié le 18 septembre 2013

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